Contexte : Une vieille femme vit recluse dans sa maison au milieu d'un bois. Tous la considère folle ou sorcière. Il n'en est rien... Elle a seulement perdu l'homme de sa vie à l'aube de ses vingt ans et vit seule dans sa maison à présent, n'ouvant à personne, de peur d'ouvrir sa porte à la mort en personne.
Cependant un jour, un jeune homme toc à sa porte. C'est un homme, SON homme. Lui a toujours vingt ans et propose à sa promise de retrouver sa jeunesse une journée en échange d'une nuit éternelle à ses cotés.
Jeune dame,c'est un beau jour d'été. Je suis entouré d'une tapisserie d'abeilles d'or aux motifs changeant mais toujours aussi gais, dans l'allée de l'église verte que forment les arbres autour de la maison.
Dans un chêne creux, il y a du miel qui coule comme une rivière de feu.Ote tes souliers, tu pourras écraser la menthe sauvage et patauger dans la rivière.Des fleurs des champs recouvrent toute la surface de la vallée comme des nuages de papillons jaunes.L'air, sous les arbres, est comme l'eau profonde d'un puit, fraîche et claire, que tu bois avec ton nez. Un jour d'été, jeune comme jamais.
Voici mon marché, voici tout ce que je te propose : une transaction entre toi, moi et la saison d'août.
Vingt-quatres longues et douces heures d'été, dès maintenant. Quand nous aurons traversé ces bois, cueilli les baies et mangé le miel, nous irons en ville et nous t'achèterons une robe d'été blanche, fine comme une toile d'araignée, puis je t'enlèverai dans un train.
Le train qui conduit à la ville, à une heure d'ici, où nous dinerons et danserons toute la nuit. Je te paierais quatre paires de souliers, tu en auras besoin, tu useras chaque paire.
Tu courras plutôt que tu ne marcheras, tu danseras plutôt que tu ne courras.Nous contemplerons les étoiles qui descendent du ciel en ramenant avec elles le soleil enflammé. Nous laisserons les empreintes de nos pieds le long de la rive du lac, à l'aurore.Nous nous régalerons du plus grandiose petit déjeuner de l'histoire de l'humanité, et demeurerons allongés sur le sable comme deux feuilletés croustillants, dorant au soleil de midi. Puis tard dans la soirée, une boite de deux kilos de bonbons sur les genoux, nous rirons comme des gamins dans le train du retour, couvert des confettis du poinçonneur de billets, bleus, oranges, verts, comme si nous étions mariés, et nous traverserons la ville sans voir personne, puis nous rentrerons à la maison en passant par le petit bois à la douce odeur d'humidité...
La femme le suivra pour une nuit, et pour la vie.....
Ray BRADBURY La jeune fille et la mort